Résumé
La gestion des déchets solides en Haïti constitue un problème ancien de politique publique dont la persistance ne peut être expliquée uniquement par l’insuffisance des équipements, le manque de civisme ou les contraintes financières des collectivités territoriales. Le pays dispose depuis plusieurs décennies de textes réglementaires, d’institutions investies de responsabilités dans le secteur, de programmes financés par des partenaires internationaux et d’un nombre important de diagnostics techniques. Le décret du 3 mars 1981, l’arrêté présidentiel du 21 avril 1983 relatif au site de Truitier, le document-cadre de politique nationale élaboré en 2016 et la loi du 21 septembre 2017 créant le Service national de gestion des résidus solides témoignent d’une succession d’initiatives destinées à structurer le secteur.1
Ce décalage conduit à déplacer l’analyse. Le problème haïtien ne réside pas principalement dans l’absence de normes ou d’institutions, mais dans la difficulté à transformer les dispositifs formels en un service public continu, financé, coordonné et territorialement organisé. Les projets successifs ont permis des améliorations ponctuelles, parfois importantes, sans parvenir à constituer une chaîne nationale durable allant de la pré-collecte à l’élimination finale. Cette faiblesse institutionnelle se conjugue à des contraintes propres à l’organisation du territoire : urbanisation peu planifiée, quartiers difficiles d’accès, rareté du foncier disponible pour les infrastructures, exposition aux inondations et articulation insuffisante entre gestion des déchets, drainage et aménagement urbain. L’analyse développée dans cet article soutient que la réforme du secteur doit être envisagée comme une politique publique systémique reposant sur six dimensions complémentaires : le cadre juridique, la gouvernance institutionnelle, le financement, les capacités opérationnelles, l’intégration des acteurs sociaux et informels ainsi que l’aménagement du territoire.
1. La persistance d’un problème public ancien
La problématique des déchets solides en Haïti est fréquemment présentée comme une conséquence du manque de moyens logistiques ou du comportement des citoyens. Ces deux facteurs interviennent effectivement dans la dégradation de l’environnement urbain, mais ils ne suffisent pas à expliquer la permanence du problème. La présence récurrente de dépôts sauvages, l’obstruction des canaux de drainage, l’accumulation de déchets dans les marchés et l’irrégularité des opérations de collecte sont également les manifestations d’un service public dont l’organisation demeure incomplète. Lorsque la collecte n’est ni régulière ni géographiquement accessible, le dépôt dans les ravines, les canaux, les terrains vacants ou le long des routes devient pour une partie des ménages une solution de substitution au service public absent. Le comportement individuel doit donc être analysé dans l’environnement institutionnel et territorial qui le produit.
Les estimations disponibles illustrent également les difficultés de connaissance du secteur. En 2019, le Programme des Nations Unies pour le développement rapportait qu’une étude consacrée à Port-au-Prince estimait que seulement 37 % des déchets générés étaient collectés quotidiennement, ce qui laisserait plusieurs milliers de mètres cubes de déchets sans prise en charge chaque jour.2 Deux ans plus tard, une publication du PNUD estimait la production nationale à environ 0,6 kilogramme de déchets solides par habitant et par jour et évoquait un taux de collecte voisin de 12 %.3 Ces estimations ne décrivent pas exactement le même territoire et ne reposent pas nécessairement sur les mêmes méthodes. Leur dispersion signale néanmoins une faiblesse importante : la politique publique des déchets ne s’appuie toujours pas sur un système permanent permettant de connaître, pour chaque territoire, les quantités produites, la composition des déchets, les taux de collecte, les coûts du service, les destinations finales et les volumes valorisés. La faiblesse des données ne constitue pas seulement un problème statistique. Elle limite la capacité de planification, de budgétisation et d’évaluation du secteur.
La multiplication des diagnostics sur plusieurs décennies rend d’autant plus difficile l’explication du problème par un manque de connaissance. Des évaluations réalisées depuis les années 2000 ont régulièrement fait apparaître les mêmes contraintes : sous-équipement des municipalités, financement discontinu, multiplicité des acteurs, insuffisance des infrastructures, difficulté d’assurer la maintenance des équipements et dépendance élevée aux interventions financées par les bailleurs. L’évaluation du programme de gestion des déchets de Carrefour-Feuilles avait déjà mis en évidence les difficultés d’appropriation institutionnelle et la fragilité du financement à long terme.4 Le problème n’est donc pas l’absence d’expérimentation. Il réside davantage dans la difficulté à transformer les enseignements des projets et des diagnostics en mécanismes permanents de gestion publique.
2. Une architecture institutionnelle qui peine à devenir un système
2.1. La construction progressive du cadre institutionnel
L’organisation contemporaine de la gestion des déchets en Haïti s’est constituée par étapes successives plutôt que dans le cadre d’une réforme unique. Le décret du 3 mars 1981 a établi un premier cadre spécifique et créé le Service métropolitain de collecte des résidus solides. L’arrêté présidentiel du 21 avril 1983 a ensuite réservé le site de Truitier à la réception et au traitement des déchets provenant de la région métropolitaine. Au fil des décennies, les responsabilités relatives à l’assainissement, aux déchets, à la santé environnementale et à l’aménagement urbain se sont trouvées réparties entre les municipalités, le ministère des Travaux publics, le ministère de l’Environnement, les institutions sanitaires et différentes structures spécialisées.1 La difficulté institutionnelle ne provient donc pas uniquement d’un vide administratif. Elle tient surtout à la coexistence de plusieurs centres de responsabilité qui ne sont pas toujours reliés par des procédures suffisamment précises de planification, de financement, de contrôle et d’évaluation.
Une tentative importante de rationalisation apparaît avec l’élaboration, en 2016, d’un document-cadre de politique nationale de gestion des déchets solides sous l’égide du Comité interministériel d’aménagement du territoire.5 La loi du 21 septembre 2017 a ensuite remplacé le Service métropolitain de collecte des résidus solides par le Service national de gestion des résidus solides, placé sous la tutelle du ministère de l’Environnement. Cette réforme étendait théoriquement le champ d’intervention à l’ensemble du territoire national et élargissait les compétences à plusieurs dimensions de la chaîne de gestion, notamment la collecte, le transport, la valorisation, le recyclage, le traitement et certaines catégories de déchets dangereux. Le passage d’un service métropolitain à une institution nationale constituait une évolution substantielle de l’architecture juridique. Toutefois, l’extension d’un mandat ne produit pas automatiquement l’extension correspondante des capacités humaines, financières et matérielles.
Les consultations et évaluations réalisées après l’adoption de la loi montrent que la répartition des responsabilités entre l’institution nationale et les collectivités territoriales demeure l’une des principales difficultés. Le PNUD a notamment relevé la nécessité de clarifier davantage les fonctions associées à la collecte, au transport, au traitement, à l’élimination et à la valorisation des déchets.1 Une évaluation du programme de renforcement du secteur concluait également que le dispositif institutionnel n’avait pas atteint un niveau d’opérationnalité suffisant pour produire tous les effets attendus du cadre juridique.6 Ces éléments conduisent à distinguer la capacité formelle de la capacité réelle : une institution peut disposer juridiquement d’un mandat national tout en étant incapable de l’exercer dans une large partie du territoire.
2.2. Truitier et les limites d’un modèle territorial concentré
La décharge de Truitier résume une grande partie des difficultés accumulées dans la région métropolitaine. Le site, formellement réservé depuis 1983 à la réception des déchets, a progressivement fonctionné comme une décharge à ciel ouvert sans disposer de l’ensemble des dispositifs techniques qui caractérisent un centre d’enfouissement contrôlé. La diversité des déchets reçus, la proximité du littoral, la faiblesse des mécanismes de confinement et l’exposition des populations environnantes ont fait de Truitier un problème environnemental autant qu’une infrastructure de service public. À ces contraintes anciennes s’est ajoutée la détérioration de la situation sécuritaire à Cité Soleil, qui a compliqué l’accès au site et affecté les opérations régulières de collecte et de déchargement.7
La dépendance de plusieurs communes métropolitaines à un nombre très limité d’installations crée un risque systémique. Une interruption d’accès, une panne importante, une dégradation de la route ou un problème environnemental sur le site peut affecter l’ensemble de la chaîne de collecte. La question de la gestion des déchets rejoint ici directement celle de l’aménagement du territoire. La localisation des infrastructures, la distance entre zones de production et sites de traitement, l’état des routes, les temps de parcours et la présence éventuelle de stations de transfert déterminent largement le coût et la fiabilité du service. Un système reposant sur un site unique ou très éloigné de certaines zones produit mécaniquement des trajets plus longs, des coûts d’exploitation plus élevés et une plus grande vulnérabilité aux perturbations.
Depuis janvier 2026, l’ouverture du centre d’enfouissement de Morne Casse, dans le Nord-Est, modifie toutefois la situation nationale. L’infrastructure a été conçue pour desservir plusieurs collectivités de la région et constitue une évolution concrète par rapport à la concentration historique autour de Truitier.8 Son existence ne signifie pas pour autant que le pays dispose désormais d’un réseau national de traitement. Elle permet plutôt d’observer, à une échelle territoriale plus limitée, les conditions nécessaires à la réussite d’un équipement de ce type. La performance de Morne Casse dépendra de sa connexion effective aux circuits de collecte, de la disponibilité des moyens de transport, des modalités de financement de son exploitation, des mécanismes de maintenance et de la capacité des collectivités concernées à utiliser régulièrement l’infrastructure.
2.3. Les limites de la logique de projet
Les partenaires internationaux ont joué un rôle majeur dans l’évolution du secteur. Des financements provenant du PNUD, de la Banque interaméricaine de développement, de la Banque mondiale et d’autres acteurs ont soutenu des équipements, des programmes municipaux, des actions de collecte, des expériences de valorisation et des travaux de planification. Ces interventions ont souvent été conçues en collaboration avec les institutions publiques. Il serait donc incorrect de considérer qu’elles se sont systématiquement substituées à l’État. La difficulté apparaît plutôt au moment où les mécanismes financés temporairement doivent devenir des fonctions ordinaires de l’administration ou des collectivités.
Cette transition échoue fréquemment lorsque les dépenses récurrentes ne sont pas intégrées aux budgets publics, que la maintenance des équipements n’est pas financée, que les compétences acquises par les équipes ne sont pas institutionnalisées ou que le dispositif dépend encore du personnel et des ressources du projet initial. Les évaluations du PNUD font état de difficultés d’appropriation locale, de coordination intercommunale et même de disponibilité foncière pour certaines infrastructures.6 Ces contraintes montrent que la durabilité d’un projet ne peut pas être évaluée uniquement par le nombre de véhicules acquis, de personnes formées ou d’équipements construits. Elle dépend de la capacité du système public à continuer de financer, exploiter et contrôler le service lorsque le financement extérieur prend fin.
3. Une lecture par la capacité de l’État
La notion de capacité étatique fournit un cadre pertinent pour interpréter cette situation. Fukuyama distingue notamment la capacité administrative, la qualité de l’ordre juridique et les mécanismes de responsabilité qui permettent à un État d’exécuter effectivement les décisions prises.9 Dans le cas haïtien, le contraste entre responsabilité juridique et capacité d’action est particulièrement visible. Les collectivités et les institutions nationales disposent de compétences prévues par les textes, mais les ressources humaines, matérielles et financières nécessaires à leur exercice ne suivent pas toujours. Dans plusieurs quartiers urbains, l’absence ou l’irrégularité du service public a favorisé le développement de réseaux informels de collecte, de récupération et de revente des matières valorisables.10 Ces acteurs remplissent une fonction économique réelle, mais leur existence ne peut compenser l’absence d’une organisation générale du service.
L’autre faiblesse concerne l’articulation entre niveaux de gouvernement. Une politique de gestion des déchets suppose nécessairement une gouvernance verticale : certaines décisions relèvent de l’État central, d’autres des communes, tandis que certaines infrastructures doivent être organisées à une échelle intercommunale. La difficulté apparaît lorsque les responsabilités sont partagées sans qu’un mécanisme clair précise qui finance, qui exécute, qui contrôle et qui assume la responsabilité en cas de défaillance. Le cadre juridique de 2017 prévoit une coopération entre le Service national de gestion des résidus solides et les collectivités, mais les évaluations postérieures montrent que cette répartition nécessite encore des clarifications pratiques.1 La question n’est donc pas uniquement de savoir quelle institution possède la compétence. Elle est de déterminer si l’ensemble de ces compétences forme une chaîne de décision et d’exécution cohérente.
Les travaux comparatifs sur la gestion des déchets confirment l’importance de cette dimension opérationnelle. Lutfi et Diartho, dans leur étude consacrée à la régence de Jember en Indonésie, montrent que les mécanismes de gestion et les capacités opérationnelles peuvent peser davantage dans la performance d’une politique que l’existence du cadre réglementaire pris isolément.11 Cette observation n’implique pas que le contexte indonésien soit directement comparable au contexte haïtien. Elle souligne toutefois une distinction fondamentale pour l’analyse des politiques publiques : une norme crée une obligation, mais elle ne fournit ni les équipements, ni les équipes, ni les mécanismes de financement qui permettent de la traduire en service. Les travaux récents de la Banque mondiale sur la gestion des déchets aboutissent à un constat similaire concernant les pays à faible revenu, où les faibles taux de collecte sont étroitement liés au sous-financement des services municipaux et à l’insuffisance des infrastructures.12
4. Les six dimensions d’une politique publique de gestion des déchets
La reconstruction du secteur suppose de considérer la gestion des déchets comme un système dans lequel plusieurs fonctions sont interdépendantes. Une réforme exclusivement juridique ne peut produire de résultat durable si les collectivités ne disposent pas des moyens nécessaires à son application. L’acquisition de véhicules ne résout pas le problème si les sites de transfert et de traitement sont insuffisants. Une nouvelle décharge peut rester sous-utilisée si les circuits de collecte qui doivent l’alimenter ne fonctionnent pas. De même, une campagne de sensibilisation citoyenne a une portée limitée si le service promis aux ménages est irrégulier. L’analyse conduit donc à distinguer six dimensions qui doivent être traitées conjointement.
| Dimension | Principale faiblesse observée | Fonction à consolider |
|---|---|---|
| Juridique et réglementaire | Application incomplète des règles existantes | Normes, responsabilités, licences et contrôle |
| Institutionnelle | Répartition imprécise des fonctions | Coordination entre État et collectivités |
| Financière | Financement ponctuel et dépendance aux projets | Ressources régulières couvrant les coûts du service |
| Opérationnelle | Chaîne de collecte et de traitement incomplète | Organisation logistique continue |
| Sociale | Faible intégration des acteurs informels | Formalisation et participation économique |
| Territoriale | Infrastructures et urbanisation insuffisamment articulées | Planification spatiale du service |
4.1. Cadre juridique et réglementaire
L’amélioration du cadre juridique ne signifie pas nécessairement l’adoption d’un nouveau texte général. L’enjeu principal réside désormais dans la traduction des dispositions existantes en règles opérationnelles suffisamment précises. Les responsabilités des communes, des institutions nationales, des entreprises privées et des producteurs de déchets doivent être accompagnées de procédures, de normes techniques et de mécanismes de contrôle applicables. Les conditions de délivrance des licences aux opérateurs, les obligations relatives au transport des déchets, les standards applicables aux installations, la gestion des déchets médicaux et dangereux ainsi que les sanctions associées aux dépôts sauvages doivent pouvoir être contrôlés par des institutions identifiées et disposant des moyens nécessaires.
La réglementation devrait également définir des niveaux de service. Un cadre juridique qui impose la collecte sans préciser la fréquence, les zones desservies ou les critères de qualité rend l’évaluation difficile. L’introduction d’indicateurs tels que la couverture territoriale, la fréquence effective des passages, le nombre de dépôts sauvages recensés ou la durée moyenne d’indisponibilité des véhicules permettrait de transformer une obligation générale en responsabilité mesurable.
4.2. Gouvernance institutionnelle
La répartition des fonctions entre l’État et les collectivités constitue probablement l’un des principaux chantiers institutionnels. Une institution nationale n’a pas nécessairement vocation à assurer directement la collecte dans toutes les communes. Son rôle peut se concentrer sur la réglementation, la planification, les standards, la coordination des infrastructures supracommunales et le suivi de la performance. Les municipalités, seules ou regroupées, peuvent quant à elles organiser le service local directement ou par délégation à des opérateurs.
Cette organisation suppose cependant des mécanismes d’intercommunalité. Les déchets suivent rarement les frontières administratives. Plusieurs communes peuvent avoir intérêt à partager une station de transfert, un centre de tri ou une installation d’enfouissement. La gouvernance doit permettre de répartir les coûts et les responsabilités entre ces collectivités. Sans dispositif de coopération, chaque commune est poussée à chercher une solution isolée, souvent trop coûteuse pour être viable.
4.3. Financement
La durabilité du service dépend directement de son modèle financier. La collecte et le traitement génèrent des dépenses récurrentes qui ne peuvent être financées uniquement par des projets ou des opérations exceptionnelles. Carburant, maintenance, salaires, pièces, équipements de protection, contrôle environnemental et exploitation des installations constituent des coûts permanents. Une politique crédible doit donc identifier les ressources destinées à couvrir ces dépenses avant d’étendre les obligations de service.
Plusieurs instruments peuvent être combinés : transferts budgétaires, recettes municipales, contributions des gros producteurs, mécanismes adaptés de redevance, participation du secteur privé et dispositifs de responsabilité élargie pour certains produits. Le principe de récupération des coûts ne signifie pas que les ménages les plus pauvres doivent supporter directement la totalité du coût du service. Il signifie que le financement global doit être calculé, réparti et garanti. Sans cette visibilité financière, l’interruption périodique des opérations devient presque inévitable.
4.4. Organisation opérationnelle et infrastructures
La performance du secteur dépend d’une chaîne beaucoup plus longue que la seule collecte. Les déchets doivent être pré-collectés, regroupés, transférés, transportés, triés, valorisés, traités puis éliminés dans des conditions acceptables. Chacune de ces étapes dépend de la précédente et influence le coût de la suivante. Un système dans lequel les camions parcourent de longues distances directement entre chaque quartier et le site final peut devenir extrêmement coûteux. Des stations de transfert peuvent réduire cette inefficacité lorsque les volumes et la géographie le justifient.
La maintenance doit être intégrée à cette organisation. Les équipements publics perdent rapidement leur valeur lorsque les pièces, ateliers, mécaniciens et budgets de réparation ne sont pas prévus dès leur acquisition. Le centre de Morne Casse fournit à cet égard un cas particulièrement intéressant. Sa réussite devra être appréciée dans plusieurs années à partir de son taux d’utilisation, de la régularité des apports, de son état environnemental et de la capacité des communes desservies à financer durablement le transport jusqu’au site.
4.5. Dimension sociale et secteur informel
La récupération informelle constitue déjà une composante de l’économie des déchets en Haïti. Dans certaines zones où la présence municipale est faible, des collecteurs indépendants assurent la pré-collecte ou récupèrent les matières ayant une valeur marchande. Le PNUD a documenté le rôle de ces acteurs et leur faible niveau de reconnaissance institutionnelle.10 Une politique qui ignorerait ces travailleurs supprimerait potentiellement des capacités déjà existantes sans disposer immédiatement d’un substitut public.
La formalisation peut prendre plusieurs formes : enregistrement, équipements de protection, organisation en associations ou microentreprises, accès réglementé aux centres de tri et contractualisation de certaines activités de pré-collecte. Cette intégration présente également un intérêt économique. Les déchets valorisables peuvent devenir une source de revenus et réduire les volumes dirigés vers les installations finales. La politique des déchets rejoint donc ici les politiques d’emploi urbain, de santé au travail et d’économie circulaire.
4.6. Aménagement du territoire
La dimension territoriale doit être placée au même niveau que les dimensions institutionnelle et financière. La géographie détermine directement la possibilité de collecter les déchets. Dans les quartiers développés sans trame viaire adaptée, les camions ne peuvent parfois pas circuler. La collecte doit alors reposer sur des systèmes de pré-collecte et des points de regroupement situés à des endroits accessibles. Les distances entre quartiers, stations de transfert et sites de traitement influencent ensuite le nombre de rotations possibles, la consommation de carburant et le coût par tonne.
Les interactions avec le drainage sont tout aussi importantes. Au Cap-Haïtien, des études du ministère des Travaux publics ont montré que l’accumulation des déchets dans les ravines, les canaux et les cours d’eau contribue à la réduction des capacités d’évacuation des eaux et à l’aggravation du risque d’inondation.13 La gestion des déchets devient alors une composante de la résilience urbaine. Une politique de drainage qui ignore les déchets risque de perdre rapidement son efficacité, tandis qu’une politique de collecte qui ignore la structure urbaine peut échouer à desservir les zones où les dépôts sauvages sont les plus importants.
La localisation des infrastructures doit enfin être intégrée aux politiques foncières et aux instruments d’aménagement. Un centre d’enfouissement exige une emprise foncière, des distances de protection, un accès routier et une analyse des impacts environnementaux. Les stations de transfert et centres de tri doivent également être positionnés en fonction des flux réels. Cette articulation justifie un rôle plus actif du Comité interministériel d’aménagement du territoire dans la planification du secteur, en coordination avec le ministère de l’Environnement, le ministère des Travaux publics, les collectivités territoriales et les autres institutions concernées.
5. De la collecte ponctuelle à un service public permanent
La différence entre une opération de nettoyage et une politique publique tient à la permanence du service. Une opération ponctuelle réduit temporairement la présence visible des déchets. Une politique publique cherche à empêcher que cette accumulation se reproduise en organisant en permanence la collecte, le transport, le financement et le traitement. Cette distinction implique de connaître les volumes générés, de définir les zones de service, de planifier les itinéraires, d’établir les fréquences, d’identifier les opérateurs et de mesurer régulièrement la performance.
Dans le contexte haïtien, une stratégie réaliste pourrait être organisée autour de bassins territoriaux de gestion plutôt que d’une généralisation immédiate d’un modèle uniforme aux 149 communes. Les grandes agglomérations, les corridors urbains et les regroupements de communes pourraient faire l’objet de plans spécifiques établissant les volumes, les équipements nécessaires, les infrastructures partagées, les besoins financiers et les responsabilités institutionnelles. Cette approche permettrait d’adapter la solution à la densité, au réseau routier, à la disponibilité foncière et aux capacités municipales de chaque territoire.
La transformation du secteur suppose enfin un système de suivi public. Quelques indicateurs suffiraient à modifier considérablement la redevabilité : proportion de la population desservie, fréquence de collecte, quantité collectée, coût par tonne, disponibilité de la flotte, proportion de déchets valorisés, nombre de dépôts sauvages et conformité environnementale des installations. Le débat public pourrait alors porter moins sur les annonces d’équipements ou les campagnes de nettoyage et davantage sur la performance réelle du service.
Conclusion
La faiblesse de la gestion des déchets solides en Haïti ne peut plus être expliquée par un manque d’initiatives. Les textes existent, des institutions ont été créées, de nombreuses études ont été produites, des projets ont été financés et certaines infrastructures sont désormais opérationnelles. La difficulté réside dans la capacité à relier ces éléments de manière durable. Le cadre réglementaire reste imparfaitement traduit en procédures d’exécution, les responsabilités entre niveaux de gouvernement demeurent insuffisamment stabilisées, le financement récurrent du service est fragile, la chaîne opérationnelle reste discontinue et l’organisation spatiale des villes complique fortement la collecte.
Cette lecture conduit à considérer la gestion des déchets comme une politique publique territoriale et non comme une activité d’assainissement isolée. Le service dépend simultanément du droit, de la capacité administrative, du financement, des infrastructures, de l’organisation sociale et de l’aménagement de l’espace. La faiblesse de l’une de ces composantes peut réduire fortement les effets des investissements réalisés dans les autres. Une décharge moderne, par exemple, reste peu utile si les déchets ne peuvent pas y parvenir régulièrement ; une bonne réglementation produit peu d’effets si les collectivités ne disposent pas des moyens nécessaires pour l’appliquer.
L’enjeu pour Haïti consiste donc moins à multiplier les interventions qu’à transformer les fonctions déjà identifiées en un système public continu. La question centrale n’est plus de savoir comment débarrasser périodiquement les villes de leurs déchets, mais comment garantir qu’un service organisé les collecte, les transporte, les valorise et les traite chaque jour. C’est à cette condition que les investissements réalisés, y compris les infrastructures récentes comme Morne Casse, pourront produire des résultats qui dépassent la durée des projets qui les ont financés.
Références
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- Programme des Nations Unies pour le développement. Le MDE lance le projet de renforcement du système de gestion des déchets solides en Haïti. PNUD Haïti, 2019.
- Programme des Nations Unies pour le développement. Tri à la source, gestion et valorisation des déchets solides en Haïti. PNUD Haïti, 2021.
- Programme des Nations Unies pour le développement. Évaluation indépendante du projet de gestion de déchets solides du PNUD en Haïti, 2006-2011.
- Lacour, J. Document-cadre de la politique nationale de gestion des déchets solides. Comité interministériel d’aménagement du territoire, 2016.
- Programme des Nations Unies pour le développement. Évaluation du projet de renforcement du système de gestion des déchets solides en Haïti. 2021.
- AyiboPost. Les déchets, une nouvelle source de revenus pour les gangs à Port-au-Prince. 2025.
- Programme des Nations Unies pour le développement. Inauguration du centre d’enfouissement de Morne Casse : une nouvelle infrastructure au service de la gestion des déchets solides dans le Nord-Est. 2026.
- Fukuyama, F. Political Order and Political Decay: From the Industrial Revolution to the Globalization of Democracy. Farrar, Straus and Giroux, 2014.
- Programme des Nations Unies pour le développement. Un coup de projecteur sur les collecteurs informels des déchets solides en Haïti : des acteurs clés mais négligés. 2022.
- Lutfi, A. et Diartho, H. C. “Policy of Waste Management for Supports Environmental Cleanliness and Implementation of a Green Economy in Jember Regency.” American Journal of Economics, vol. 14, no 1, 2024, p. 26-37.
- Banque mondiale. What a Waste 3.0: Global Snapshot of Solid Waste Management. 2026.
- Ministère des Travaux publics, Transports et Communications. Projet de développement municipal et de résilience urbaine au Cap-Haïtien : documents relatifs à la rivière Haut-du-Cap et au bassin Rhodo. 2020-2021.